Café citoyen le jeudi 13 septembre : La laïcité, exception française ?

Nous organisons un nouveau Café citoyen, le jeudi 13 septembre de 19 h à 21 h, au Café des Arts, 5 place du Général de Gaulle à Poitiers.

Les Cafés citoyens réunissent un petit nombre de participants (20 au maximum). Ils sont introduits par l’intervention d’un quart d’heure d’un expert du sujet traité. La méthode d’animation vise à permettre un échange fructueux entre personnes d’opinions différentes.

La laïcité est-elle une exception française ?

 

La laïcité, telle que nous l’entendons est-elle comprise à l’étranger ? Les traditions des États et la place croissante de nouvelles religions. La liberté religieuse telle qu’elle est reconnue en Europe est-elle compatible avec la laïcité ?

Introduction de François HERVOUET, professeur émérite et doyen honoraire de l’Institut de Droit public de Poitiers

 

 

Le Cercle Condorcet participe à la journée des associations de Poitiers

Nous participons à la Journée des Associations, le dimanche 9 septembre au parc des expositions de Poitiers, 11 rue Salvador Allende, de 10 h à 18 h. Notre stand est situé dans le hall A, allée E et porte le n° 155.

Nous souhaitons rencontrer des personnes pour échanger sur l’éducation populaire à la citoyenneté espérant modestement susciter une ou quelques adhésions et initier un ou quelques partenariats.

L’après-midi, nous avons le concours de Christian COMPAGNON, de la Compagnie de la Trace, et sa marionnette Lucie. Nous organisons des micro-débats (très peu de personnes, très peu de temps) en boule de neige. Le premier a pour thème le rôle du sport et de la culture dans notre société. Ensuite, chaque nouvelle séquence part d’un point laissé en suspend ou d’une question posée lors de la séquence précédente.

Après le Café citoyen sur Mai 68

Personne n’a le sentiment « d’avoir fait » mai 68, ni parmi les contributeurs (voir synthèse des contributions 180607 Mai 68 Synthèse ni parmi les personnes présentes au Café citoyen. On trouve plus juste de dire que l’on a vécu mai 68. On a des discussions avec des personnes que l’on n’aurait pas rencontrées. On élabore et on mène des actions collectivement. 

Beaucoup vivent mai 68 à distance en envisageant avec intérêt et/ou avec crainte les événements de Paris et des grandes villes. Les oppositions au mouvement et surtout les peurs qu’il suscite déboucheront sur le résultat très favorable à la droite parlementaire des élections législatives du mois de juin.
La répression ou, comme l’on voudra, le maintien de l’ordre tient une place importante dans ce vécu. Les CRS font peur. Les informations et les rumeurs sur les violences policières suscitent la mise en mouvement.

La jonction entre le mouvement étudiant et les mouvements sociaux ne s’est réalisée qu’avec difficulté. L’une des particularités de ville de Nantes est la rencontre des étudiants, des ouvriers et même des paysans. Dès le 8 mai, les jeunes défilent aux côtés des ouvriers et de leurs délégués syndicaux. Dès 1967, précédant le printemps parisien, les étudiants soutiennent les grévistes des chantiers navals de Saint-Nazaire. Sud-Aviation sera la première usine occupée.

Ce qu’a changé mai 68, ce sont surtout les mentalités, et les évolutions sociétales, qui avaient commencé avant, se sont accélérées par la suite. Si les femmes ont peu la parole dans les assemblées générales et ne sont pas au premier rang des manifestations, mai 68 est une étape-clé dans l’histoire du militantisme pour l’égalité femmes-hommes.
Cinquante plus tard, les avancées comme le droit à l’avortement, la liberté de la presse sont menacés.

Ce qui reste, pour certains septuagénaires, c’est l’élan, l’envie de participer qui les avait conduits à s’engager dans les comités d’action de mai 68. La fête et le faire.

La dernière prise de parole de la soirée est celle d’une lycéenne. La discussion a mis de la réalité, du vécu, sur des notions apprises en cours d’histoire.

 

 

 

Mai 68, étape symbolique d’une évolution sociétale – 20 ans, en première année de fac de lettre à Poitiers (huitième contribution)

Café citoyen  le jeudi 7 juin de 19 h à 21 h au Café des Arts, 5, place du Général de Gaulle à Poitiers

Une synthèse des contributions reçues introduira la discussion sur ce qu’évoque aujourd’hui l’expression Mai 68.

J’avais 20 ans en 1968, en première année de fac de lettres à Poitiers.

Je ne me sens pas représentante d’une génération « soixante huitarde » comme on dit en se moquant, tant les expériences publiques et intimes ont été différentes d’une personne à l’autre, d’une ville à l’autre , à Paris ou en Province. Cependant je n’aime pas, comme l’a dit Sarkozy , qu’on veuille « liquider l’héritage » de mai 68, selon le discours des milieux conservateurs de la droite et de l’extrême droite.

Ce qu’évoque ce moment pour moi, c’est bien sûr le mot contestation qui a commencé dans le domaine universitaire et s’est étendu à toutes les formes de pouvoirs politiques, aux sphères du monde social enfin aux affaires qui jusque là s’appelaient privées.

C’était la prise de conscience par les jeunes de ma génération du pouvoir qu’ils représentaient en arrivant massivement à l’université. L’ascenseur social fonctionnait encore pour la bande de CSP défavorisées et boursières dont je faisais partie , passées par l’Ecole Normale de jeunes filles…Arrivées pour la plupart du fond de la campagne, découvrant à la fois le monde urbain et les jeunes plus favorisés qui semblaient au courant de tout, très à l’aise en toutes circonstances : prises de paroles dans les AG, discussions dans les bistros… habillés du dernier chic ou débraillés ! Conscience de classe mais aussi sidération, étonnement pour ces actions qui se décidaient entre étudiants , à grands renfort de rapports dans les AG: le pouvoir c’était donc ça ? il pouvait donc changer de main contre les « mandarins »comme on appelait nos profs très compassés. Je me souviens d’une scène qui m’avait beaucoup gênée : l’une d’elle traitée de « mal baisée », mais aussi d’une autre qui nous avait bien plu : un cours de littérature composée sur les pelouses… tous les codes étaient bouleversés, les cours magistraux refusés. Un jour nous avons appris que l’autonomie des universités était décidée, à notre niveau cela ne voulait pas dire grand-chose, ce n’est que par la suite qu’on a compris les avantages et les inconvénients.

Nous avions conscience qu’il se jouait à Paris quelque chose qui nous dépassait, nous écoutions RTL, Europe 1 sur nos transistors… Ils avaient osé faire des barricades ! alors la politique c’était ça ? brusquement dans une manif, on bravait à Poitiers la figure tutélaire et paternaliste de de Gaulle, 1er résistant , avec le slogan « 20 ans c’est assez » , suivie d’une contre-manif sur le même circuit ,« pour » cette fois, que l’on huait . Mais comment braver la figure de mon père ouvrier dans une scierie qui n’avait pas d’avis mais cependant appréciait la satire des chansonniers ?celle de ma mère qui ne se sentait pas légitime pour se prononcer ? et pourtant je me sentais vaguement déjà loin de leurs représentations du monde. Jusqu’ici mes amies et moi étions préoccupées par nos études difficilement payées par nos parents et voilà que les examens étaient repoussés : grande crainte de ceux qui ne pourraient pas payer une année de plus… Les examens se sont passés en septembre et contrairement à ce qui s’est dit n’ont pas été « donnés ».

Brusquement, irruption d’une conscience politique et sociale : quelles actions ? quelles conséquences ? quel pouvoir, pourquoi faire ? Les mots en iste éclataient de partout : maoïste, trotskiste, socialiste, gauchiste, capitaliste… Nous apprenions à l’école de la rue et des évènements. Par exemple que la contestation s’inscrivait dans une tendance mondiale qui l’avait précédée : l’opposition à la guerre du Vietnam, les mouvements des noirs pour les droits civiques, les mobilisations contre la guerre d’Algérie, les débats sur l’autorisation de la pilule… les contests songs de Bob Dylan et celles de Joan Baez contre la peine de mort nous portaient… Mais aussi la révolution culturelle en Chine avec le fameux petit livre rouge de Mao.

Les comportements transgressifs se développaient : on s’asseyait dans la rue pour un sitting pacifique place de la Liberté ! les CRS nous pourchassaient un peu, je me suis courageusement réfugiée dans une pharmacie !

Et ces images de chaos à la télé et ces slogans qui arrivaient de Paris et nous réjouissaient , transgression des valeurs jusque là admises : « ne perdez pas votre vie à la gagner », « cours connard ton patron t’attend » et ma préférée « l’imagination au pouvoir » ! certains parlaient même de révolution sexuelle alors je me suis lancée : j’ai osé prendre la main d’un garçon ! ni plus ni moins ! mais c’était énorme, au vu de ma culture d’origine où les choses du sexe étaient tabou, les initiatives très codées…

C’était le début d’une culture hédoniste de masse à laquelle on adhérait plus ou moins, sortant du conformisme de « tant Yvonne ». Une culture qui mettait en avant le jeunisme comme aujourd’hui.

Le mouvement social qui s’est greffé avec difficulté existait cependant dès les années 65 avec les revendications salariales. Les luttes portaient entre autres sur la domination des petits chefs ; là on commence à parler d’auto- gestion, de dignité des travailleurs .

Je me souviens de la grève générale qui débute le 13 mai, et au fil des jours atteint 7 à 8 millions de grévistes, soit plus de la moitié des salariés. La France était arrêtée, on n’arrivait plus à trouver d’essence. Je me souviens aussi de la satisfaction étonnée de mon père dont le salaire avait considérablement augmenté. Car après les constats de Grenelle, des négociations s’engagent nationalement le 25 mai. Le SMIG augmente de 35 %, et de + de 56 % pour les salariés agricoles. Les salaires augmentent de 10 % en moyenne. La section syndicale d’entreprise et l’exercice du droit syndical dans l’entreprise sont reconnus par la loi. Le passage par étapes de 48 heures aux 40 heures de travail hebdomadaire est acté. Les conventions collectives sont révisées. La part des primes dans la rémunération diminue au profit de celle du salaire. L’accès au remboursement des soins (ticket modérateur des visites et consultations) par la Sécurité sociale passe de 35 à 25 %.Un nouveau dialogue social et la reconnaissance du droit syndical arrivent dans l’entreprise. 

Que reste-t-il de cet esprit libertaire ? quelques exemples à mon sens :

– un militantisme de fidélité à des valeurs découvertes à ce moment là pour les anciens, parfois moqué par d’autres. La tradition de la critique sociologique, reprise de l’esprit des Lumières, vilipendé par les « anti-68 ». La valorisation des initiatives et des transgressions, aujourd’hui pour aider les réfugiés par exemple.

– une parole libérée tous azimuts : les jeunes, enfants, les ados en particulier, avec excès parfois »les enfants rois « ?mais surtout d’autres rapports parents/ enfants, parents/ jeunes…sans oublier les tenants des institutions / citoyen lambda sur les réseaux sociaux

– une tradition de recherche de convergence des luttes que nous retrouvons aujourd’hui …

– des analyses féroces sur l’individualisme qui serait né à ce moment là ?une dérive de la subversion hédoniste , pourtant joyeusement collective au départ .

– des avancées sur le droit des femmes. Elles n’ont pourtant pas été des figures de proue mais ont intégré la recherche d’autonomie : « mon corps m’appartient ».Dissociation sexualité et reproduction avec le mouvement du planning familial- qui à Poitiers donnait discrètement les adresses des médecins délivrant la pilule- pourtant autorisée depuis la loi Neuwirth de novembre 67. Il faudra attendre 1972 pour une loi qui en libère la prescription. Véritable libération sexuelle des femmes, bien longtemps après l’accès des garçons à la résidence universitaire des filles à Nanterre qui, parait- il, avait déclenché le mouvement du 22 mars1968 !

En 70, je suis étudiante en maîtrise à Nanterre. On descendait gare La Folie, cela ne s’invente pas !-les marques de ce mouvement, que certains ont appelé révolution, sont toujours là : graffitis affichages sauvages…et il y a encore des AG .

Autre temps, autres mouvements … je crois que la majorité de ceux qui ont maintenant autour de 70 ans ne peuvent s’en désintéresser, parfois ils ne peuvent s’empêcher de comparer ou de chercher des liens avec ce qu’ils ont vécu.

 

Mai 68, étape symbolique d’une évolution sociétale – Élève au printemps, pionne à la rentrée(septième contribution)

Café citoyen  le jeudi 7 juin de 19 h à 21 h au Café des Arts, 5, place du Général de Gaulle à Poitiers

Une synthèse des contributions reçues introduira la discussion sur ce qu’évoque aujourd’hui l’expression Mai 68.

Il y a 50ans, en mai 68, j’étais en terminale au lycée de jeunes filles de Guéret. J’y étais depuis la classe de sixième, de bien longues années dans ce beau lycée, face au jardin public. Derrière la majestueuse grille, il y avait une montée pour accéder au bâtiment principal. Cette « côte du lycée » comme nous l’appelions me semblait longue et abrupte en sixième, plus réduite au fil des années, franchement petite bien des années plus tard. Nous, les externes, venions toutes à pied, quel que soit le temps. Devant la grande grille, c’étaient des retrouvailles, des rires, la gazette quotidienne. En montant « la côte » nous laissions derrière nous les soucis, les joies, les histoires pour nous préparer au travail d’une longue journée de cours. Sur le perron, on était « inspectées », pas de pantalon avant la Toussaint, pas de tenue excentrique, pas de cheveux en liberté, pas de chaussures boueuses, pas de maquillage, mais qui aurait eu l’idée d’en mettre ? Ensuite, après avoir mis nos blouses obligatoires, unie bleue ou rayée bleue et blanc selon la semaine, nous étions devenues des filles sérieuses, prêtes à travailler, dans le calme, la retenue, la politesse, l’obéissance… la soumission ? Les profs nous impressionnaient, les pionnes nous avaient à l’œil. Les bavardages se faisaient en sourdine, en cachette, parfois penchées sous les tables, mais j’en garde des souvenirs inoubliables.

Alors quand le mois de mai est arrivé, cette année là, ce fut comme un vent fou ! On entendait parler de mouvements étudiants, et même de manifestations de lycéens dans la rue, ailleurs qu’à Guéret bien sur. Nous savions bien que depuis quelque temps tout bougeait, on entendait du rock, on savait que la pilule existait mais elle nous paraissait inaccessible à des jeunes filles ; la mode évoluait, choquait la génération de nos parents, les mini-jupes par exemple qu’on rêvait toutes de porter.

Tout ce qui se passait à Paris résonnait dans les familles, dans l’établissement. Nous nous sentions solidaires et concernés. Je ne me souviens pas que dans notre petite ville de province, dans notre lycée, nous ayons eu des initiatives propres et que nous ayons mis en place des Comités ou des actions de lutte. C’était plutôt comme si on était aux premières loges d’un spectacle qui parlait de nous, sans que l’on soit nous-mêmes dedans. C’était la première fois que des manifestations lycéennes avaient lieu et que des lycéens s’affrontaient aux forces de l’ordre. On avait le sentiment que les adultes, l’administration du lycée, les profs, les parents s’inquiétaient de cette agitation. Même si localement l’ordre n’en souffrait pas encore, c’était une bouffée d’oxygène qu’on sentait déjà rafraîchir et dépoussiérer les modèles dominants qui étaient pour nous des carcans. Dès les premiers mouvements de contestation, il y a eu des discussions comme nous n’en n’avions jamais eu, avec les adultes et en particulier les profs.

Toutefois, nous étions en terminale nous avions le BAC à passer, nous ne pouvions pas être libres. Ce BAC nous tenait à cœur, il était déjà, à lui seul, une porte vers la liberté. Il était le sésame pour sortir de ces nombreuses années de lycée et nous nous inquiétions malgré tout de la manière dont cela allait se passer. Personne n’était capable de le dire, les cours s’arrêtaient, il y avait des grèves, des profs absents. Les informations se succédaient et se contredisaient. Les cours ont été suspendus, on venait aux nouvelles. Il fallait beaucoup attendre et travailler quand même, y compris seul. C’était enthousiasmant et inquiétant à la fois. Les profs faisaient tout pour que chacun réussisse, mais ils étaient aussi dans l’incertitude.

Et il y a eu ce fameux bac 68, à l’oral seulement, sur une journée avec le résultat le soir même. Cela a duré deux semaines. On était convoqué par ordre alphabétique et je me souviens que tous les jours on regardait les résultats dans la presse et on comparait, et on commentait. « Si cette élève est reçue, alors c’est jouable pour moi, si cette autre ne l’a pas, c’est la panique ». On se rassurait un jour, on se démoralisait le lendemain. On en parlait avec les autres, on en rajoutait dans les impressions et sentiments. On se faisait peur. J’étais en milieu de liste, l’attente à été longue, mais pour celles de la fin, cela a du être un calvaire. C’était très anxiogène.

Ce super oral avait des matières, comme les maths pour moi ou les sciences, avec un très fort coefficient, on pouvait tout rater. Les examinateurs avaient notre livret scolaire et nous avions des listes avec les points de programme qui n’avaient pas été étudiés à cause des grèves, cela permettait de retirer, si besoin, un sujet de remplacement. Je me souviens d’avoir été sans doute avantagée en tirant un sujet de biologie que nous n’avions fait qu’aborder avant les grèves et qui figurait comme non traité sur la liste de ma classe. Il s’agissait de génétique « les lois de Mendel » Ce sujet m’avait intéressée et je l’avais étudié seule. J’ai dit à l’examinateur que je voulais bien le présenter quand même. Je pense qu’il n’avait pas eu beaucoup de candidats à le présenter ce sujet de fin de programme. Cela a dû lui faire un divertissement et je m’en suis bien tirée. J’ai eu une bonne note. Mais ce bac a été une rude épreuve, même si les profs étaient accueillants et aidants. Pour eux aussi, cela a dû être long, répétitif et stressant.

Mai 68 aurait pu en rester là dans mon histoire, mais il y a eu une suite. A la rentrée suivante, j’ai été nommée pionne au lycée d’Aubusson. C’est seulement là que j’ai pris conscience de l’onde de choc de mai. Je me suis demandée ce que j’allais pouvoir dire sur cette expérience, je ne trouve rien de concret, pas d’exemple, pas de situation. Ma mémoire est vide. Il ne reste que des sensations, souvent contradictoires. Je pense que la raison en est le grand malaise dans lequel je me suis trouvée, certes pas seule, mais dans une barque qui dérivait sans cesse. Je ne me souviens pas avoir vu de blouses dans cet établissement. Je me souviens de groupes de garçons. Etaient-ils là l’année scolaire précédente ou la mixité avait-elle été mise en place dès cette rentrée 68?

Un vent de liberté soufflait. Tout le monde parlait. Je me souviens de ce que les élèves s’autorisaient à faire en classe ou en étude. Ils prenaient la parole, se balançaient sur les chaises, mâchaient du chewing-gum. Dans mon souvenir, cela concernait davantage les garçons que les filles, mais, en tant que lycéenne, je n’avais jamais été habituée à cohabiter avec des garçons, alors leur comportement m’interpellait sans doute davantage que celui des filles. Et puis, en tant que surveillante, ils me faisaient sans doute beaucoup plus peur. Cela faisait parfois un peu grande foire avec leur voix grave et forte alors que six mois avant je vivais en milieu tellement feutré. On ne mettait pas de sanction. On n’y était pas encouragé par la hiérarchie. Alors que dire ? Que faire ? Et je me souviens aussi de la cigarette qui est arrivée aussi dans les murs. On laissait faire. Les couloirs frémissaient encore des slogans « il est interdit d’interdire »

Ce changement était d’une grande brutalité pour moi en si peu de temps, du statut d’élève à celui de surveillante. Les modèles de pionnes que j’aurais pu suivre avaient volé en éclat. Plus rien à reproduire, rien à se raccrocher. Il fallait tout apprendre, tout expérimenter. Mais profs et élèves faisaient de même. Des profs ont dû être déstabilisés par ce grand bouleversement. Moi, je me sentais parfois encore élève et je n’étais finalement pas mécontente du changement, mais j’aurais aimé pouvoir expérimenter mon statut d’autorité. C’était raté, la gestion de la discipline des élèves avait subi une évolution irréversible. Je ne me souviens pas d’avoir eu de problème dans ce poste, j’ai navigué sans boussole, je m’en suis sortie en écoutant, en respectant, en cherchant à comprendre. La liberté des uns s’expérimentait, l’autorité nouvelle formule s’inventait tous les jours. Il y avait de quoi progresser ensemble.

Je crois que c’est de cette époque que date mon questionnement sans fin sur l’autorité et qu’il a probablement été déterminant dans tout mon parcours professionnel et citoyen.