Mai 68, étape symbolique d’une évolution sociétale – Élève au printemps, pionne à la rentrée(septième contribution)

Café citoyen  le jeudi 7 juin de 19 h à 21 h au Café des Arts, 5, place du Général de Gaulle à Poitiers

Une synthèse des contributions reçues introduira la discussion sur ce qu’évoque aujourd’hui l’expression Mai 68.

Il y a 50ans, en mai 68, j’étais en terminale au lycée de jeunes filles de Guéret. J’y étais depuis la classe de sixième, de bien longues années dans ce beau lycée, face au jardin public. Derrière la majestueuse grille, il y avait une montée pour accéder au bâtiment principal. Cette « côte du lycée » comme nous l’appelions me semblait longue et abrupte en sixième, plus réduite au fil des années, franchement petite bien des années plus tard. Nous, les externes, venions toutes à pied, quel que soit le temps. Devant la grande grille, c’étaient des retrouvailles, des rires, la gazette quotidienne. En montant « la côte » nous laissions derrière nous les soucis, les joies, les histoires pour nous préparer au travail d’une longue journée de cours. Sur le perron, on était « inspectées », pas de pantalon avant la Toussaint, pas de tenue excentrique, pas de cheveux en liberté, pas de chaussures boueuses, pas de maquillage, mais qui aurait eu l’idée d’en mettre ? Ensuite, après avoir mis nos blouses obligatoires, unie bleue ou rayée bleue et blanc selon la semaine, nous étions devenues des filles sérieuses, prêtes à travailler, dans le calme, la retenue, la politesse, l’obéissance… la soumission ? Les profs nous impressionnaient, les pionnes nous avaient à l’œil. Les bavardages se faisaient en sourdine, en cachette, parfois penchées sous les tables, mais j’en garde des souvenirs inoubliables.

Alors quand le mois de mai est arrivé, cette année là, ce fut comme un vent fou ! On entendait parler de mouvements étudiants, et même de manifestations de lycéens dans la rue, ailleurs qu’à Guéret bien sur. Nous savions bien que depuis quelque temps tout bougeait, on entendait du rock, on savait que la pilule existait mais elle nous paraissait inaccessible à des jeunes filles ; la mode évoluait, choquait la génération de nos parents, les mini-jupes par exemple qu’on rêvait toutes de porter.

Tout ce qui se passait à Paris résonnait dans les familles, dans l’établissement. Nous nous sentions solidaires et concernés. Je ne me souviens pas que dans notre petite ville de province, dans notre lycée, nous ayons eu des initiatives propres et que nous ayons mis en place des Comités ou des actions de lutte. C’était plutôt comme si on était aux premières loges d’un spectacle qui parlait de nous, sans que l’on soit nous-mêmes dedans. C’était la première fois que des manifestations lycéennes avaient lieu et que des lycéens s’affrontaient aux forces de l’ordre. On avait le sentiment que les adultes, l’administration du lycée, les profs, les parents s’inquiétaient de cette agitation. Même si localement l’ordre n’en souffrait pas encore, c’était une bouffée d’oxygène qu’on sentait déjà rafraîchir et dépoussiérer les modèles dominants qui étaient pour nous des carcans. Dès les premiers mouvements de contestation, il y a eu des discussions comme nous n’en n’avions jamais eu, avec les adultes et en particulier les profs.

Toutefois, nous étions en terminale nous avions le BAC à passer, nous ne pouvions pas être libres. Ce BAC nous tenait à cœur, il était déjà, à lui seul, une porte vers la liberté. Il était le sésame pour sortir de ces nombreuses années de lycée et nous nous inquiétions malgré tout de la manière dont cela allait se passer. Personne n’était capable de le dire, les cours s’arrêtaient, il y avait des grèves, des profs absents. Les informations se succédaient et se contredisaient. Les cours ont été suspendus, on venait aux nouvelles. Il fallait beaucoup attendre et travailler quand même, y compris seul. C’était enthousiasmant et inquiétant à la fois. Les profs faisaient tout pour que chacun réussisse, mais ils étaient aussi dans l’incertitude.

Et il y a eu ce fameux bac 68, à l’oral seulement, sur une journée avec le résultat le soir même. Cela a duré deux semaines. On était convoqué par ordre alphabétique et je me souviens que tous les jours on regardait les résultats dans la presse et on comparait, et on commentait. « Si cette élève est reçue, alors c’est jouable pour moi, si cette autre ne l’a pas, c’est la panique ». On se rassurait un jour, on se démoralisait le lendemain. On en parlait avec les autres, on en rajoutait dans les impressions et sentiments. On se faisait peur. J’étais en milieu de liste, l’attente à été longue, mais pour celles de la fin, cela a du être un calvaire. C’était très anxiogène.

Ce super oral avait des matières, comme les maths pour moi ou les sciences, avec un très fort coefficient, on pouvait tout rater. Les examinateurs avaient notre livret scolaire et nous avions des listes avec les points de programme qui n’avaient pas été étudiés à cause des grèves, cela permettait de retirer, si besoin, un sujet de remplacement. Je me souviens d’avoir été sans doute avantagée en tirant un sujet de biologie que nous n’avions fait qu’aborder avant les grèves et qui figurait comme non traité sur la liste de ma classe. Il s’agissait de génétique « les lois de Mendel » Ce sujet m’avait intéressée et je l’avais étudié seule. J’ai dit à l’examinateur que je voulais bien le présenter quand même. Je pense qu’il n’avait pas eu beaucoup de candidats à le présenter ce sujet de fin de programme. Cela a dû lui faire un divertissement et je m’en suis bien tirée. J’ai eu une bonne note. Mais ce bac a été une rude épreuve, même si les profs étaient accueillants et aidants. Pour eux aussi, cela a dû être long, répétitif et stressant.

Mai 68 aurait pu en rester là dans mon histoire, mais il y a eu une suite. A la rentrée suivante, j’ai été nommée pionne au lycée d’Aubusson. C’est seulement là que j’ai pris conscience de l’onde de choc de mai. Je me suis demandée ce que j’allais pouvoir dire sur cette expérience, je ne trouve rien de concret, pas d’exemple, pas de situation. Ma mémoire est vide. Il ne reste que des sensations, souvent contradictoires. Je pense que la raison en est le grand malaise dans lequel je me suis trouvée, certes pas seule, mais dans une barque qui dérivait sans cesse. Je ne me souviens pas avoir vu de blouses dans cet établissement. Je me souviens de groupes de garçons. Etaient-ils là l’année scolaire précédente ou la mixité avait-elle été mise en place dès cette rentrée 68?

Un vent de liberté soufflait. Tout le monde parlait. Je me souviens de ce que les élèves s’autorisaient à faire en classe ou en étude. Ils prenaient la parole, se balançaient sur les chaises, mâchaient du chewing-gum. Dans mon souvenir, cela concernait davantage les garçons que les filles, mais, en tant que lycéenne, je n’avais jamais été habituée à cohabiter avec des garçons, alors leur comportement m’interpellait sans doute davantage que celui des filles. Et puis, en tant que surveillante, ils me faisaient sans doute beaucoup plus peur. Cela faisait parfois un peu grande foire avec leur voix grave et forte alors que six mois avant je vivais en milieu tellement feutré. On ne mettait pas de sanction. On n’y était pas encouragé par la hiérarchie. Alors que dire ? Que faire ? Et je me souviens aussi de la cigarette qui est arrivée aussi dans les murs. On laissait faire. Les couloirs frémissaient encore des slogans « il est interdit d’interdire »

Ce changement était d’une grande brutalité pour moi en si peu de temps, du statut d’élève à celui de surveillante. Les modèles de pionnes que j’aurais pu suivre avaient volé en éclat. Plus rien à reproduire, rien à se raccrocher. Il fallait tout apprendre, tout expérimenter. Mais profs et élèves faisaient de même. Des profs ont dû être déstabilisés par ce grand bouleversement. Moi, je me sentais parfois encore élève et je n’étais finalement pas mécontente du changement, mais j’aurais aimé pouvoir expérimenter mon statut d’autorité. C’était raté, la gestion de la discipline des élèves avait subi une évolution irréversible. Je ne me souviens pas d’avoir eu de problème dans ce poste, j’ai navigué sans boussole, je m’en suis sortie en écoutant, en respectant, en cherchant à comprendre. La liberté des uns s’expérimentait, l’autorité nouvelle formule s’inventait tous les jours. Il y avait de quoi progresser ensemble.

Je crois que c’est de cette époque que date mon questionnement sans fin sur l’autorité et qu’il a probablement été déterminant dans tout mon parcours professionnel et citoyen.

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